


j’ai appris aux fourmis
ton existence
et je les vois depuis
travailler sans relâche
pour un grand évênement
curieux et mystérieux
qu’elles te préparent
dont elles ne disent rien
Extrait de Amour toujours, Armand le Poète, éditions Gros Textes, 2013.



Extrait de (Le noircissement de la mer), Mobiles, Anthologie Nomade, Michel Butor, Poésie Gallimard, 2004.


Bricolage
Tu naquis d’un bricolage
Du génial univers
Par étranges combinaisons
Par surprise et par liaisons
Tu devins Toi plutôt que mouche
Plutôt que zèbre souris lion
Surgi du magma des possibles
Et de la souche de toute vie
Tu devins Toi
Unique au monde
Face à l’éphémère défi.
Extrait de Rythmes, Andrée Chédid, Poésie Gallimard, 2023.


LE MOUSTIQUE
Le moustique, je ne connais pas le nom de sa femelle, est plus meurtrier que les commérages. Non content de sucer ton sang, il te jette dans une bataille absurde. Il ne rend visite que dans l’obscurité ainsi que la fièvre à Mutanabbî. Il bourdonne et vrombit tel l’avion de combat que tu n’entends qu’une fois la cible atteinte. Ton sang est la cible. Tu allumes pour le voir, il disparaît dans un coin de la pièce et de ta hantise pour se poser sur le mur… confiant, pacifique, comme résigné. Tu essaies de l’écraser avec ta chaussure, il te feinte, t’échappe et réapparaît, arrogant. Tu l’insultes à haute voix, mais il n’en a cure. Tu négocies une trêve d’une voix aimable : Dors que je dorme ! Tu crois l’avoir convaincu, tu éteins et te rendors. Mais ayant sucé encore ton sang, il recommence à bourdonner annonçant un nouveau raid. Il t’accule à une bataille collatérale avec l’insomnie. Tu rallumes et tu te bats contre l’insomnie et lui, par la lecture. Mais le moustique se pose sur la page que tu lis. Tu te réjouis en ton for intérieur : Il est pris au piège. D’un coup, tu refermes avec force le livre : Je l’ai eu…. Je l’ai eu ! Mais quand tu rouvres le livre pour jouir de ta victoire, tu ne trouves ni le moustique ni les mots. Tes pages sont blanches ! Le moustique, et je ne connais pas le nom de sa femelle, n’est ni métonymie ni rhétorique ni euphémisme. C’est un insecte qui aime ton sang et le flaire à vingt lieues. Et le seul moyen de conclure une trêve avec lui, c’est de changer de groupe sanguin !
Extrait du recueil La Trace du papillon, Journal poétique (Eté 2006 – été 2007), Mahmoud Darwich, éditions Actes Sud, 2009.


Sur cette terre
Aucune place pour nous sur notre terre
Ne serait-ce que de la taille d’une chambre
De la taille d’un tapis
Nous n’avons même pas le temps
De ressentir la venue de la dernière douleur
Alors il faut
Que nous accouchions de nos enfants
Dans des avions
Que nous les allaitions dans des camps
Que nous les laissions venir au langage
Dans des terres étrangères
Jusqu’au jour où brusquement ils nous demandent :
Nous sommes d’où ?
Prenons garde
De ne pas brûler
Le bout de leur petit index
Lorsque
Sur la carte du monde
Nous le poserons sur le nom de notre patrie.
Extrait de Le cri des femmes afghanes, traduit du persan (Afghanistan) par Leili Anval, éditions Bruno Doucey, 2022


C’est par un effort de reprise sur soi et de dépouillement, c’est par une tension permanente de leur liberté que les hommes peuvent créer les conditions d’existence idéales d’un monde humain.
Supériorité ? Infériorité ?
Pourquoi tout simplement ne pas essayer de toucher l’autre, de sentir l’autre, de me révéler l’autre ?
Ma liberté ne m’est-elle donc pas donnée pour édifier le monde du Toi ?
À la fin de cet ouvrage, nous aimerions que l’on sente comme nous la dimension ouverte de toute conscience.
Mon ultime prière :
Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge !
Extrait de Peau noires, masques blancs, Franz Fanon, éditions du Seuil, Points Essai, 1971.


Oh ! l’oiseau,
ton aile est cassée
mais tu n’as pas abandonné
Je te vois qui frémis,
palpites comme un cœur
Car ta force est dans ton désir
et ton rêve d’envol est si vif
que le ciel se rapproche
Oh ! l’oiseau
on t’a blessé
mais ce n’est pas à mort
Tu vis, tu chantes encore la liberté
Tu dénonces les cages, et l’obscur, et la traque
Tu ne renonces pas
Bientôt
de ton aile cassée tu feras ton moteur
pour inventer l’espace
et vivre la lumière


La plus belle des mers
est celle où l’on n’est pas encore allé.
Le plus beau des enfants
n’a pas encore grandi.
Les plus beaux jours
Les plus beaux de nos jours
on ne les a pas encore vécus.
Et ce que moi je voudrais te dire de plus beau
je ne l’ai pas encore dit.
Extrait de C’est un dur métier que l’exil, Nâzim Hikmet, éditions le Temps des Cerises, 2020.


Cris de la pie grièche
Les ficelles du sac de patience
Cassent
/
Les gamins imitant les cormorans
Sont plus drôles
Que les cormorans
/
En ce monde nous marchons
Sur le toit de l’enfer et regardons
Les fleurs
/
Le corbeau
Marche, on dirait
Qu’il laboure
/
Le criquet a jeté
Ses moustaches sur l’épaule et s’est mis
À chanter
Extraits de Fourmis sans ombre, Le Livre du haïku, Issa, éditions Phébus libretto, 1999.


LE MOT LAC
Rien qu’à prononcer le mot lac
le ciel touche à votre figure
un vent clair vous prend aux cheveux
la fraîcheur vient au bord de l’œil
Ce frôlement va devenir
un vol d’oiseau qui fend la soif
cette calme respiration
est l’eau qui baigne la pensée
Au fond du noir instant sans bruit
l’immense puits s’ouvre aux poumons
oubliée la frappe du sang
on est aussi léger que l’air
Extrait de La mer à boire, Ludovic Janvier, éditions Poésie Gallimard, 2006.


Je suis née sous les bombes
je mourrai sous les mots
qu’il pleuve sur moi des torrents infinis
je me redresserai
mouillerai mes cheveux
et danserai encore
Extrait de Zaatar, Sofía Karámpali Farhat, éditions Bruno Doucey, 2023.


Rendre ce merle, par exemple, qui sautille sur la haie, léger, qui dans devant la lumière de l’amandier : voilà de quoi ouvrir, par-dessus l’abîme, un horizon.
*
Je suis ce petit aveugle conduit par une main inconnue, venu contempler un moineau dans les jets d’encre des bambous.
*
Simplement cela : noter ce que tu vois, ce que tu lis, malgré le foulard d’aveugle dont trop souvent tu te bâillonnes.
Retrouver chaque jour, ânonner un peu de l’alphabet mystérieux, retrouver le Nom perdu du Grand Livre de la Terre à venir.
Extrait de Manuel de contemplation en montagne, Yves Leclair, éditions La Table Ronde, 2005.


Lieu jamais clos
d’écrire
ouvert
en surface,
arpenté
où se tenir
en voix,
hors d’atteinte.
Extrait de Lettres à la Bien-aimée et autres poèmes, Thierry Metz, éditions Poésie Gallimard, 2025.


Cicada
Deux, trois ou treize années durant s’il le faut
tu attends sous la terre
puis tu ressuscites
tu voles aux arbres tu t’attaches
et te mets à chanter
tes cantiques
tu donnes le ton
terirem d’est en ouest
tenacement en dodécaphonique
l’intensité de la chaleur
module ta chanson
Explosions de canicule soudaine
et toi obstinément tu tiens le tempo
pauses monotones en automne
deux mois puis plus rien
le rideau de pluie descend paisiblement
des petites peaux vides tout autour éparses
Le silence s’approfondit devient absolu
moelleux
lentement toi aussi tu tombes légère
à nouveau vers la terre
au-dessus cette fois
duvet volage dans l’air
Et moi je t’ai tellement aimé
loin de moi un été sans toi
loin de moi un pays où tu ne vives
je rassemblais pieusement
tes habits diaphanes
pour te recréer
Cicada, Iro Nikopoulou, poème traduit du grec par Eleni Karra, paru dans L’Éphémère, 88 plaisirs fugaces, Anthologie établie par Thierry Renard et Bruno Doucey, éditions Bruno Doucey, 2022.


Je ne connais que quelques types de lieux qui me fassent ce genre d’effet
Absolu existentiel radical
Les sanctuaires grecs
La prison
Les îles
Et l’usine
Quand tu en sors
Tu ne sais pas si tu rejoins le vrai monde ou si tu le quittes
Même si nous savons qu’il n’y a pas de vrai monde
Mais peu importe
Apollon a choisi Delphes comme centre du monde et ce n’est pas un hasard
Athènes a choisi l’Agora comme naissance d’une idée du monde et c’est une nécessité
La prison a choisi la prison que Foucault a choisie
La lumière la pluie et le vent ont choisi les îles
Marx et les prolétaires ont choisi l’usine
Des mondes clos
Où l’on ne va que par choix
Délibéré
Et d’où l’on ne sort
Comment dire
On ne quitte pas un sanctuaire indemne
On ne quitte jamais vraiment la taule
On ne quitte pas une île sans un soupir
On ne quitte pas l’usine sans regarder le ciel
Extrait de À la ligne, Feuillets d’usine, Joseph Ponthus, éditions La Table Ronde, 2019.


Papier roseau
Entre la maison de naissance
et la maison du vivre
entre les murs blindés et les murs papier
nous vagabondons
dans une roselière
entre eau et terre
Libellules au sortir du jour
Poème signé Sofia Queiros paru dans Grâce… Livre des heures poétiques, Anthologie établie par Thierry Renard & Bruno Doucey, éditions Bruno Doucey, 2023.


I
Jusqu’où les arbres poussent-ils l’écheveau des racines
Et jusqu’où l’enchevêtrement céleste des rameaux ?
Ils obéissent à la loi qui règle aussi nos mots
Dont se perdent au fond des temps muets les origines,
Quand nous hurlions encore avec les autres animaux.
Car si l’Arbre ne parle pas, il a son écriture
Qui, dans l’espace, se déploie en trois dimensions.
Et chaque arbre de chaque espèce a, sans confusions,
La sienne qu’il propose, énigmatique, à la lecture —
Et c’est l’Énigme qui paraît pour que nous la lisions.
Dans son ascension entre l’obscur et la lumière,
L’Arbre inscrit en effet, malgré la multiplicité
Des possibles, le signe élémentaire, enforesté
Sous branches et feuillage, avec la syllabe première,
Le sens qu’aucune langue n’a jamais explicité.
Il nous offre ainsi de le lire, et non de le comprendre,
Car l’Énigme est celle du Tout où nous sommes compris
Avec le savoir qui nous a finalement proscrits
À l’image de l’univers que l’on voit se distendre
Comme s’il la cherchait à travers ses propres débris.
Plus près que nous du feu central dont le garde la Terre,
L’Arbre monte, s’épanouit, prolongé par les vents.
Et les fruits qu’il portait entre ses feuillages mouvants
Se métamorphosent alors en verger planétaire,
En soleils pour la volupté fugace des vivants.
Je songe alors aux soirs d’été, lorsque la place du village
Résonnait des premiers accents allègres du piston
Et du choc des sabots sur l’estrade, quand on a l’âge –
Les peupliers vibrant le long du chemin de halage –
De danser avec la plus belle ou quelque Margoton.
Le lent accroissement de l’ombre, à l’ombre des platanes,
Rendait la nuit profonde et douce ainsi qu’une maison
Qui pouvait héberger la Lune, avec leur frondaison,
Telle qu’elle avait lui sur les Urs et les Ecbatanes,
Jusqu’à ce que l’aube des temps renaisse à l’horizon.
Poème extrait de Leçons de l’arbre et du vent, Jacques Réda, éditions Gallimard, 2023.


Le plateau
L’été en haute montagne peut être aussi délicieux que le miel ; il peut aussi être un fléau mugissant. Pour ceux qui l’aiment, l’un et l’autre sont bons, puisque tous deux font partie de sa nature essentielle. Et c’est la connaissance de sa nature essentielle que je recherche ici. Mais une connaissance qui ne se sépare pas de la vie. Cela ne se fait pas facilement, ni en une heure. C’est un récit trop long pour l’impatience de notre époque, qui n’a pas une importance immédiate pour la solution de ses terribles problèmes. Cependant il a une valeur rare. Ne serait-ce que parce qu’il apporte une correction à cette croyance désinvolte : on ne connaît jamais tout à fait la montagne ni soi-même en relation avec elle. Chaque fois ces collines me réservent une nouvelle merveille. Il est impossible de s’y habituer.
[…]
Ainsi on remonte aux sources. C’est là que commence la vie des rivières, la Dee et l’Avon, la Beinnie et la Allt Druie. Dans ces courants purs et terribles la pluie, les nuages et la neige des hauts Cairngorms sont emportés. Elles sortent du granit, prennent un peu de soleil sur le plateau et se jettent dans l’air au fond de leurs vallées. Ou elles se frayent un chemin sous les nappes de neige, s’échappant en tumulte. Ou se suspendent sur les faces en enchevêtrement de glace. On ne peut pas connaître les rivières avant de les avoir vues à leurs sources, mais le voyage ne doit pas être entrepris à la légère. On marche au milieu d’élémentaux et les élémentaux ne sont pas maîtrisables. Ils sont également éveillés en nous par des contacts qui sont aussi imprévisibles que le vent ou la neige.


On marchera l’un de l’autre si près
Que la neige pour gauche et droite ne gardera
Qu’un seul de nos pieds.
[…]
Les smartphones un jour sont arrivés
Les cages de foot du terrain vague
Abandonnées
Comme des Caddies retournés.
[…]
Le soleil de juillet brûlait
Les légumes de nos pères
Le potager avait des airs d’ossuaire.
[…]
Pourquoi la lumière
Et la bonté
Ça fait pleurer ?
[…]
Laissez la porte se fermer seule
Nous recommande l’église
Il n’y a pas de petit miracle.
Extraits de Et m’ont murmuré les campagnes, Milène Tournier, éditions Le Castor Astral, 2025.


Lièvre des neiges —
il reste dans le monde
un frôlement de soie
Poème signé USAMI Gyomoku, extrait de Haïku du XXe siècle, Le poème court japonais d’aujourd’hui, éditions Gallimard 2008.


Nous devons observer la constellation de l’Arcture, le temps des Chevreaux et le Serpent lumineux avec le même soin que les voyageurs qui, regagnant leur patrie à travers des mers orageuses, affrontent le Pont et les passes ostréifères d’ Abydos.
Quand la Balance aura rendu égales les heures du jour et celles du sommeil, et partagé le globe par moitié entre la lumière et les ombres, exercez vos taureaux, laboureurs, semez l’orge dans les campagnes jusqu’à l’époque des pluies de l’intraitable solstice. C’est aussi le moment de mettre en terre la graine de lin et le pavot de Cérès, et de rester penchés sur vos charrues aussi longtemps que la terre sèche le permet et que les nuées demeurent en suspens.
C’est au printemps qu’a lieu la semaille des fèves; c’est alors aussi que t’accueillent, ô Médique, les sillons amollis et qu’on place la culture annuelle du millet, quand l’éblouissant Taureau aux cornes dorées ouvre l’année et que, cédant le champ à l’astre adverse, le Chien se couche.
Mais si tu travailles le sol pour récolter le froment ou le robuste épeautre, si tu ne vises que les épis seuls, attends la disparition des Atlantides Aurorales, attends que l’étoile de Gnosse à l’ardente Couronne se retire, pour jeter aux sillons les semences qu’ils réclament et confier hâtivement à une terre rebelle l’espérance de l’année. Beaucoup ont commencé avant le coucher de Maia, mais la récolte a trompé leur attente en ne leur donnant que des épis vides. Si au contraire tu sèmes la vesce et la vile faséole si tes soins ne dédaignent pas la lentille de Péluse, le coucher du Bouvier t’enverra des signes non obscurs : commence tes semailles et continue-les jusqu’au milieu des frimas.
Voilà pourquoi le Soleil d’or, par les douze astres du monde, régit l’univers divisé en tranches déterminées. Cinq zones embrasent le ciel : l’une toujours rougeoyante de l’éclat du soleil et toujours brûlée par son feu ; autour d’elle, à droite et à gauche, s’étendent les deux zones extrêmes, couvertes de glace bleuâtre et où tombent des pluies noires ; entre elles et la zone médiane, deux autres ont été concédées aux malheureux mortels par la faveur des dieux, et une route les coupe l’une et l’autre par où tourne l’ordre oblique des Signes. Si la voûte céleste monte vers la Scythie et les contreforts des Riphées, elle s’abaisse et descend vers les autans de la Libye.
L’un de ces pôles est toujours au-dessus de nos têtes ; l’autre est sous nos pieds, vis-à-vis du Styx noir et des profondeurs où vont les Mânes. Ici l’immense Serpentaire monte et glisse en replis sinueux, passe, à la façon d’un fleuve, autour et au travers des deux Ourses, des Ourses craignant de se tremper dans la plaine liquide. Là-bas, si l’on en croit ce qu’on raconte, règne une nuit d’éternel silence, et les ténèbres y sont épaissies par le voile de la nuit ; ou bien l’Aurore, en nous quittant, y ramène le jour, et quand le soleil levant nous fait sentir le souffle de ses chevaux haletants, là-bas Vesper rougissant allume des feux tardifs.
Extraits de Les Géorgiques, Virgile, traduction M. Rat, présentés dans Les Poètes et l’Univers, éditions Le Cherche Midi,2002.


[…]
À l’enfant que je n’ai pas eu
je lègue enfin, pour qu’il en tienne
bien compte, pour qu’il s’en souvienne
par contumace, lorsque sera décousu
l’ourlet de mon passage sur l’étoffe ancienne
les quinze choses que jamais je n’ai pu faire :
courber le front devant plus grand que moi,
marcher sur plus petit, montrer du doigt,
crier avec la foule, ou bien me taire,
reconnaître parmi les Blancs le Noir,
choisir dix justes, nommer un coupable,
trouver telle attitude convenable,
lire un autre que moi dans les miroirs,
conjuguer l’amour à plusieurs personnes,
résister à la tentation, blesser exprès,
rester dans l’indécis, dire Cambronne
au lieu de merde, qui est plus français.
Extrait de Testament, Liliane Wouters.
L’intégralité du poème est lu ici par Laurence Vielle et c’est grâce à elle que je l’ai découvert.


Près de l’étang poussent des herbes printanières
Des oiseaux nouveaux occupent les saules du jardin
Vers de Xie Lingyun, cité dans Le flot de la poésie continuera de couler, J.M.G. Le Clézio, avec la collaboration de Dong Qiang, traduits par les auteurs, éditions Philippe Rey, 2020.


Cantilène pour un joueur de flûte aveugle
Flûte dans la nuit solitaire,
Présence liquide d’un pleur,
Tous les silences de la terre
Sont les pétales de ta fleur.
Disperse ton pollen dans l’ombre,
Âme pleurant, presque sans bruit,
Miel coulant d’une bouche sombre,
Et, puisque tes lentes cadences
Rythment le pouls des soirs d’été,
Fais-nous croire que les cieux dansent
Parce qu’un aveugle a chanté.
Poème extrait de Les Charité d’Alcippe, Marguerite Yourcenar, éditions Gallimard, 1984.


[…]
prendre corps, si la voix pouvait – depuis si longtemps perdue, dessiner une fois encore notre limite. qu’on se ressemble à nouveau. même si à nos visages nombre de gerçures avant l’heure. quand seule reste lisible la graphie des humeurs noires.
si la voix pouvait.
au travers des limons, des fanges, s’ouvrir un passage. une trouée. à l’image de la sagaie vert cru des roseaux. jaillie neuve de la vase. et qu’à peine fait trembler le vent.
si on pouvait se reconnaître. qu’afflue en soi l’éloquence brouillonne de la fauvette. reconnaître le prunellier, ses étoilements, constellations des arbres pauvres.
si on pouvait.
[…]
voici que brièvement sorti de soi. de force à pressentir l’effusion d’une eau claire.
à s’en remettre aux sentiers qui filent plus loin dans l’herbe haute.
nous frappons le sol. nous laissons porter par les scansions terrestres, la sauvagerie des mots
Extrait de Portant bas nos ombres, Mary-Laure Zoss, texte publié dans la revue Catastrophes.

Photos : Gislaine Ariey
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